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 4-Les derniers Montagnais

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Gébé Tremblay
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MessageSujet: 4-Les derniers Montagnais   Lun 15 Oct - 15:13


Les derniers Montagnais

L’hécatombe des Indiens des premiers contacts
et la naissance de la nation métisse canadienne


Et cette alliance se produisit effectivement telle que demandée par Champlain et acceptée par le chef Capitanal, puisque le bourg de Trois-Rivières leva de terre l’année suivante, en 1634, puisque les Indiens s’y établirent pour cohabiter avec les euro-canadiens dans la foulée du commerce des fourrures, et puisque des unions maritales furent aussitôt notées sinon consacrées entre les Français et les Indiens qui avaient alors entrepris de partager ce nouvel espace communal. Comme l’usage le veut en pareille circonstance lorsqu’un peuple entreprend de coloniser un territoire déjà occupé par un autre qui n’a plus la capacité —militaire, économique et démographique— de s’y opposer, les mariages interethniques faits « à la mode du pays » soudèrent dès lors cet accord et devinrent coutume. Tandis que d’autres, solennellement enregistrés selon les rites de l’Église catholique, permirent d’en perpétuer officiellement les rentrées dans notre histoire et les lignées généalogiques (comme en font foi, notamment, les Relations des Jésuites, le Journal des Jésuites, les Lettres de Marie de l’Incarnation et les Régistres de Tadoussac).

C’est ainsi que, de 1608 à 1670, date qui correspond à la phase de l’effondrement démographique des populations indiennes de la Laurentie et à la migration de leurs derniers survivants vers les territoires de la Boréalie québécoise (comme il a d’ailleurs été fortement démontré dans certains ouvrages d’histoire récents23) ; c’est ainsi, dis-je, qu’une culture s’ouvrait à une autre pour écrire un nouveau chapitre de l’histoire de l’autochtonie nord-américaine, un chapitre d’histoire de cette marche du peuplement d’où émerge, d’année en année, une nouvelle communauté ethno-culturelle dynamique appelée à s’imposer comme la base du peuple métis canadien.

Pour bien apprécier ce passage historique lourd de toutes ses conséquences et pour comprendre qu’il ne s’agit pas là de rencontres d’exceptions appelées à se marginaliser dans l’histoire canadienne mais plutôt à se densifier, il suffit de citer les cas de ces dizaines de Français qui, déjà, hivernèrent dans les communautés autochtones à l’époque de Champlain (les Jean Manet, Jean Nicolet, Gros Jean de Dieppe, Jean Richer, Étienne Brûlé, Nicholas de Vignau, Nicolas Marsolet, Du Vernay, La Criette, La Montagne, La Vallée, Grenole, La Marche, le Baillif). En plus de l’union religieuse de Martin Prévost (avec Marie Manitouabe8ich, le 3 novembre 164424), il suffit de noter plus précisément le plus célèbre de ces mariages mixtes, celui du gouverneur de Trois-Rivières, Pierre Boucher, qui, en 1649, unit son sang avec Marie Ouébadinouaoué (alias Marie Chrestienne), la fille d’un chef sauvage, élevée par les Ursulines25. Il suffit de citer encore l’essaimage particulièrement dynamique de la nation métisse dans l’Acadie du XVIIe siècle, tel que noté dans les nombreux travaux de Rameau de Saint-Père (des mariages qui « ont dû exercer beaucoup plus d’influence sur la race entière »)26 et du généalogiste Alexandre Alemann, qui a consacré sa vie à la question27. Et il suffit de noter l’ajout de ces dizaines d’autres qui vont s’inscrire dans cette lignée ininterrompue jusqu’à la fin du XIXe siècle, un épiphénomène ethno-culturel que ne manquera pas de relever minutieusement, à la toute fin du septième volume de son fameux Dictionnaire28, Mgr Cyprien Tanguay29 (une référence généalogique incontournable, faut-il le préciser, qui occulte cependant les centaines d’unions libres effectuées à « la mode du pays », a contrario du droit canonique qui interdisait en ces temps les mariages entre catholiques et néophytes, de loin les plus nombreux30).

L’avènement de Louis XIV sur le trône de France (1661), la « royalisation » de la Nouvelle-France (1663) et l’arrivée à Québec de l’intendant Jean Talon (1665), marquent une étape nouvelle de la colonisation française en Amérique du Nord. Ainsi, écrit le ministre Colbert à Talon, le 5 janvier 1666 : « Il me semble que sans s’attendre a faire Capital sur les nouveau Colons que l’on peut envoyer de France, Il n’y auroit rien qui y contribuast davantage que de tascher a civiliser les Algonquins, les hurons et les autres Sauvages qui ont embrassé le Christianisme, et les disposer a se venir establir en Communauté avec les François pour y vivre avec eux, et eslever leurs enfans dans nos mœurs, et dans nos Coustumes »31 . La marque du temps est officielle. Elle tire le trait qui sonne le départ d’une politique de peuplement axée sur la mixité des mariages euro-amérindiens et à la naissance d’une nouvelle culture redevable à cette extraordinaire rencontre ethno-culturelle entre les Français, les Canadiens et les derniers Indiens survivants de l’alliance algique.

Dans l’esprit du roi et de son grand ministre, cette politique nouvelle de peuplement de la Nouvelle-France et de francisation des jeunes Indiens était un impératif auquel l’administration coloniale ne pouvait se soustraire à nul prix et n’en déplaise à certains puristes qui rechignaient à l’idée d’un tel mélange. Pour accroître le peuplement dans la vallée laurentienne, Colbert récupéra donc le projet de Champlain (ce qu’a d’ailleurs vigoureusement noté l’historien et archiviste de la Société royale du Canada, Gustave Lanctot32). Pour être bien sûr que cette directive fournisse le plus rapidement possible des résultats escomptés, il revint d’ailleurs sur le sujet l’année suivante et intima son intendant, qu’il trouvait par trop timoré à cet égard, de faire davantage d’efforts pour activer la rencontre. Ainsi, écrit-il alors dans sa lettre annuelle du 5 avril 1667, « vous devez tascher d’attirer ces peuples, sur tout ceux qui ont embrassé le Christianisme dans le voisinage de nos habitations et s’il se peut les y mesler, afin que la succession du temps n’ayant qu’une mesme loy & un maistre ils ne fassent plus ainsy qu’un mesme peuple et un mesme sang »33.

Difficile d’être plus clair. Venue des plus hauts sommets politiques et administratifs du royaume de France, la politique royale de peuplement de la vallée laurentienne et des terres adjacentes ne pouvait être plus explicite et plus impérieuse. Elle commandait du reste, de manière récurrente et continue, d’impliquer à l’exécution de cette tâche de mixité ethnique et culturelle les missionnaires jésuites, les communautés religieuses féminines et toute la classe ecclésiastique du « pays », afin, écrit-il encore, que les Indiens de l’alliance algique puissent se marier avec les habitants pour composer un peuple nouveau. Soucieux de donner à la colonie le moyen d’agir efficacement, il accorda du reste 1 200 livres aux pères récollets et 6 000 livres à l’évêque de Québec qui avait ordre exprès de les affecter à l’entretien du séminaire et à la subsistance des jeunes Sauvages (toujours employé dans le sens noble du terme dans ce texte) qui y étaient élevés à cet effet.

« Le Roy a accordé la somme de 1200 ll. Ausd. PP. Recollets, pour leur donner moyen de fortiffier et augmenter leur establissement et sa Maté continue encore à Mr l’evesque de Petrée la mesme gratiffication de 6,000 ll. Qu’elle a accoustumé de luy donner pour l’entretien de son seminaire et la subsistance des jeunes sauvages qui y sont eslevez. […] Travaillez tousjours [M. l’intendant], par toute sorte de moyens, à exciter tous les Ecclesiastiques et Religieux qui sont aud. Pays d’eslever parmy eux le plus grand nombre desdits enfans [sauvages] qu’il leur sera possible, afin qu’estant instruicts dans les maximes de nostre religion et dans nos mœurs, ils puissent composer avec les habitans de Canada un mesme peuple et fortiffier, par ce moyen, cette colonie là. »34

À ces unions souhaitées, le ministre du roi attacha même un « présent » de cent cinquante livres payables aux épouseuses indigènes. Mais si l’affaire fonctionnait bien du côté des Français pour qui l’aventure et la vie à l’Indienne s’offraient comme le plus grand des attraits, elle s’accomplissait différemment d’autre part pour les Indiens qui n’avaient pas l’habitude de la sédentarité telle que conçue par les Français dans le programme des réductions (réserves). Les Sauvages et, plus particulièrement, les Sauvagesses peuvent se christianiser disait alors l’adage, ils ne se francisent pas.

Selon qu’il soit de sexe masculin ou féminin, qu’il soit élevé dans un bourg ou dans une mission plus ou moins éloignée, le sujet autochtone réagissait d’ailleurs différemment. Selon la Mère Marie de l’Incarnation, qui s’est employée à cette tâche ardue pendant plusieurs années avec sept ou huit filles huronnes et algonquines qu’elle a réussi à marier à des Français à partir du couvent dont elle a la charge, il était infiniment plus facile à un Français de cette époque héroïque de devenir Sauvage que l’inverse. Et si le programme est effectivement difficile à mener pour satisfaire aux exigences de Colbert, le résultat escompté sur le plan socio-historique n’est pas pour autant une faillite totale comme ont tendance à le conclure un peu trop rapidement les historiens québécois d’obédience catholique, engagés qu’ils sont, depuis le XVIIIe siècle, à donner une image épurée de la nation canadienne-française. « Nous avons francisé plusieurs filles Sauvages, tant Huronnes, qu’Algonguines, que nous avons en suite mariées à des François, qui font fort bon ménage »35, écrit la révérende qui prend cependant ses distances avec l’expérience vécue simultanément par l’évêque de Québec avec « un certain nombre de jeunes garçons Sauvages, et autant de François » qu’il a élevés et nourris ensemble36. Lisons plutôt :

« Monseigneur notre Prélat entretient en sa maison un certain nombre de jeunes garçons Sauvages, et autant de François, afin qu’étant élevez et nourris ensemble, les premiers prennent les mœurs des autres, et se francisent : Les Révérends Pères font le même : Messieurs du Séminaire de Mont-Réal les vont imiter. Et quant aux filles, nous en avons aussi de Sauvages avec nos Pensionnaires Françoises pour la même fin. Je ne sçai à quoi tout cela se terminera, car pour vous parler franchement, cela me paroît très-difficile. Depuis tant d’années que nous sommes établies en ce païs, nous n’en avons pu civiliser que sept ou huit, qui aient été francisées ; les autres quoi sont en grand nombre, sont toutes retournées chez leurs parens, quoi que très-bonnes Chrétiennes. La vie sauvage leur est si charmante à cause de sa liberté, que c’est un miracle de les pouvoir captiver aux façons d’agir des François qu’ils estiment indignes d’eux, qui font gloire de ne point travailler qu’à la chasse ou à la navigation, ou à la guerre… »37


Russel Bouchard
Métis
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